Parcours-Première décennie

Parcours – Première décennie (1946-1956)

Dans ce limousin de l’après-guerre, cette France de ma naissance retrouvait peu à peu la paix mais demeurait profondément marquée par les blessures de l’Occupation. À Saint-Yrieix-la-Perche et dans les campagnes du Limousin, la guerre n’appartenait pas encore à l’histoire : elle habitait les conversations quotidiennes.

On évoquait l’avion de chasse allemand qui avait largué une bombe à proximité de la propriété de mon grand-père quelques jours avant la fin officielle de la guerre, le massacre d’Oradour-sur-Glane, situé à quelques dizaines de kilomètres de chez nous, les récits de mon père dans le maquis avec les FFI, les Françaises qui avaient eu des relations avec des soldats allemands, mon oncle revenu après quatre années de camps de travail nazis à la suite de la défaite de la ligne Maginot, ou encore un autre oncle engagé à Dien Bien Phu. Toutes ces conversations familiales entretenaient le souvenir d’une tragédie encore toute proche.

J’entendais raconter que les SS s’étaient trompés de village à Oradour, que les habitants n’avaient aucun lien avec les attentats que les Allemands prétendaient punir, mais aussi que les actions de la Résistance entraînaient des représailles destinées à terroriser les populations. Je découvrais ainsi, sans vraiment les comprendre, la violence aveugle de la vengeance et la difficulté de distinguer, dans les drames humains, la justice de la revanche.

Les discussions portaient également sur l’épuration entre Français. Certains commerçants étaient accusés d’avoir collaboré avec l’occupant, d’autres auraient été exécutés davantage à la suite de règlements de compte personnels que pour des faits réellement établis. Enfant, je ne comprenais pas tout, mais je percevais déjà que l’histoire ne se résumait jamais à une opposition entre les bons et les mauvais. Je distinguais confusément ceux qui avaient été sacrifiés, ceux qui avaient été épargnés, et je pressentais qu’il existait encore bien d’autres catégories sociales ou responsables que je ne pouvais pas saisir.

La vie quotidienne de mes grands-parents demeurait très proche du monde rural traditionnel. Leur maison, située au cœur d’une vaste propriété en plein centre de la ville, ne possédait ni salle de bains ni toilettes intérieures. On vivait du potager, des lapins, des poules et des ressources de la nature. La pêche dans les rivières, les écrevisses des ruisseaux, la cueillette des champignons ou le partage du cochon avant l’hiver complétaient l’alimentation. Cette simplicité n’était pas vécue comme une privation ; elle constituait le mode de vie normal de cette génération.

Mon grand-père avait créé avant la guerre une entreprise de négoce de bois. Il avait refusé de travailler pour l’occupant allemand et fermé son commerce, choix qui réduisit durablement les ressources de la famille. Là encore, les conversations évoquaient les comportements des uns et des autres pendant ces années difficiles, les rumeurs d’argent parachuté à la Résistance, le marché noir, les trafics de marchandises ou les échanges de services. Rien n’était jamais totalement certain, mais ces récits formaient le paysage intellectuel de mon enfance. Les enfants restaient à l’écart : ils écoutaient sans intervenir.

À travers ma mère et ses sœurs, j’entendais d’autres conversations, plus tournées vers la vie quotidienne, l’alimentation, la cuisine, la morale ou la religion. Ma tante aînée, entrée dans les ordres, s’adressait toujours à moi avec une bienveillance et un profond respect qui m’ont durablement marqué.

Mes parents, photographes de profession, quittèrent ensuite Saint-Yrieix pour ouvrir un magasin de photographie à Provins, alors que leur projet initial était de s’installer à Paris. La ville retrouvait progressivement son dynamisme économique. Nous entrions dans les années cinquante. Les mariages, les communions, les cérémonies religieuses, les portraits de famille, les photographies d’identité ou les commandes des grands propriétaires terriens de la Brie faisaient vivre le commerce photographique.

Autour de nous, la société changeait rapidement. Le jazz, avec Louis Armstrong, Sidney Bechet, Ella Fitzgerald ou Django Reinhardt, occupait une place grandissante, tandis que le rock apparaissait avec Bill Haley et ses comètes, puis Elvis, dans les surprises-parties.

Dans le même temps, la France s’ouvrait progressivement aux influences américaines. La présence de l’armée américaine installée à Fontainebleau se faisait sentir. Les cigarettes américaines, le whisky, les grandes voitures venues des États-Unis, les évolutions de la mode vestimentaire ou les nouveaux loisirs donnaient l’impression qu’un autre monde arrivait. Les grandes surfaces alimentaires apparaissaient, les activités sportives se développaient et les premières années des Trente Glorieuses transformaient peu à peu le pays.

Mais cette reconstruction demeurait fragile. Les guerres d’Indochine puis d’Algérie rappelaient que la paix n’était jamais définitivement acquise. Les attentats, les violences, le racisme ouvert et les divisions politiques entretenaient un climat de tension. Je voyais régulièrement passer les convois qui ramenaient vers leurs familles les cercueils de jeunes soldats français. Les adultes parlaient peu devant les enfants, mais leur silence en disait souvent davantage que leurs paroles. Dans mon entourage, beaucoup voyaient dans le retour du général de Gaulle l’espoir d’un redressement politique après les difficultés de la Quatrième République.

Avec le recul, je comprends que cette première décennie ne fut pas seulement celle de mon enfance. Elle fut celle d’une société qui cherchait à reconstruire son avenir tout en vivant encore dans la mémoire immédiate de la guerre. C’est dans cette France en transition que s’est formé mon premier regard sur le monde. J’y ai découvert très tôt que les comportements humains résistent rarement aux explications simples, une conviction qui ne cessera plus d’accompagner mon parcours.

Cela dit, c’est une période qui m’a permis de profiter de la société dans laquelle je vivais, d’être dans une famille plutôt bohème, en tous cas pas conventionnelle, et de prendre plaisir à lui appartenir. Découvrir le plaisir des premiers flirts, des baisers derrière les cabines de bain comme le chante Alain Souchon, la natation dans la piscine construite par les allemands pendant la guerre, les terrains de foot avec les copains, la joie d’être à l’aise sur un cours de tennis. J’aimais les manifestations de cinéma en plein air que mon père créait, que ce soit dans la rue ou dans la campagne avec invitation publique, ou les séances familiales avec Beaucitron, Charlie Chaplin, ou ce fameux cow boy dont je ne me rappelle plus le nom.