Parcours deuxième décennie

Cette deuxième décennie m’a conduit dans plusieurs univers très différents. Elle ne se déroule pas dans un seul lieu, mais à travers quatre espaces qui vont progressivement élargir mon regard : Provins, Sens, Montfermeil et Paris. Chacun représente une manière particulière de vivre ensemble, avec ses valeurs, ses règles et ses rapports de pouvoir. Sans en avoir pleinement conscience, j’apprenais déjà à observer les sociétés autant que les individus.

Les premières années se déroulent à Provins, ville médiévale de Seine-et-Marne située à 90 km de kilomètres de Paris. Malgré la proximité de la capitale, la vie quotidienne demeure profondément marquée par les traditions provinciales. Pour les familles de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie, l’Église catholique structure encore largement l’existence. Les fêtes religieuses rythment l’année, la messe fait partie des habitudes, le scoutisme prolonge l’éducation familiale, et les relations entre garçons et filles sont fortement regardées. La religion ne constitue pas seulement une croyance : elle définit une manière de vivre, d’éduquer et de juger. 

Le pouvoir politique local représente bien cette  bourgeoisie et les fêtes civiles sont aussi l’occasion pour les autres tendances de gauche, de se manifester comme par exemple celle du 14 juillet ou la « fête annuelle de la rose » ou tout le monde fabrique des chars fleuries de vraies roses ou en papier, qui défilent dans les rues.

C’est aussi l’âge où l’adolescence s’annonce. Les filles commencent à attirer les garçons, les garçons découvrent les filles, on pense plus aux rencontres furtives qu’aux devoirs à faire, on regarde les plus grands dans leurs ébats amoureux, et on s’aperçoit que les classes sociales ne se mélangent pas trop sur ce sujet. Je n’insisterai pas ici sur ces expériences plus personnelles, qui trouveront naturellement leur place dans les « Histoires vécues ». Ce qui importe surtout est de montrer combien cette période marque l’entrée dans un monde nouveau.

Provins me fait également découvrir que la société n’est pas homogène. Au-delà du milieu dans lequel je grandis, je rencontre des adolescents issus d’autres catégories sociales, des familles ouvrières, socialistes ou communistes. Les rivalités entre bandes de jeunes, avec des bagarres parfois violentes, traduisent déjà des appartenances sociales différentes. Je comprends peu à peu qu’une même ville rassemble des univers qui coexistent sans toujours se comprendre ni vouloir se mélanger.

La seconde partie de cette décennie se déroule à Sens, dans l’Yonne, où je passe plusieurs années en pension. Je quitte le cadre familial pour entrer dans une communauté fermée, régie par une discipline stricte. La pension ressemble à une petite société. Les adultes y imposent les règles officielles, mais les élèves construisent leurs propres hiérarchies, leurs solidarités, leurs conflits, leurs mensonges, leurs amitiés et parfois leurs violences.

Cette vie collective est exigeante et vécue différemment entre internes et externes. Les externes semblent apporter avec eux la vie de la ville, les internes projettent la vie obscure du pensionnat. Les journées sont organisées autour des cours des différentes disciplines, des études, des récréations, et de la discipline. On se lève tôt, on se met en rang pour aller au réfectoire et les couchers en dortoirs sont surveillés attentivement. Les sorties sont rares si les parents habitent loin, et les dimanches nous offrent la balade, en rang formés, sur plusieurs kilomètres pour nous faire découvrir la nature autour de la ville. 

Pour avoir choisi de porter un blue-jean de marque américaine, je ne rentrerai chez mes parents que tous les trois mois. Derrière cette anecdote se cache une réalité plus profonde : je ressens souvent cette pension comme un univers carcéral, où les punitions et l’autorité occupent une place centrale, parfois même par des sévices physiques ou les surveillants nous mettent une bonne correction, comme ils disent. Chaque fois que l’on m’adresse le petit billet vert de la retenue au pensionnat, je montre au surveillant le carnet de toutes les retenues que j’ai rassemblé, pour lui signifier que de toute façon je sortirai à la fin du trimestre car le lycée ferme. 

Pourtant, cette expérience m’apprend beaucoup sur le fonctionnement des groupes humains. J’y découvre les mécanismes du pouvoir, les formes d’obéissance, les résistances, les transgressions, les alliances et les révoltes. Avec le recul, je mesure combien cette micro société m’a permis de me situer face à des comportements collectifs et à orienter ma personnalité face aux injustices des adultes, mais aussi des élèves adultes face aux jeunes.

Cependant c’est dans cette période que je me familiarise à l’apprentissage de la menuiserie, de la mécanique, du dessin industriel, et que je réussis mon premier certificat d’aptitude professionnel (CAP). 

Les longues soirée en études collectives (avec interdiction de parler) après les repas du soir seront également l’occasion d’explorer par des lectures les aventures spatiales humaines; c’est le premier satellite russe Spoutnik que l’on voit passer devant les étoiles. Dans les revues de la bibliothèque, je suis les développements des technologies spatiales ainsi que celles relatives à l’électronique.

Pendant tous ces weekends ou je suis cloitré dans la pension, je dévore des romans d’aventures et dans les revues géographiques je m’imagine participer à de grandes explorations.

Mon refus d’accepter certaines situations déplaisantes finit par provoquer une révolte. Avec d’autres élèves, je provoque et participe à un mouvement qui conduit à mon exclusion de la pension. Ce retour imprévu dans ma famille est difficile. Mon père l’accueille très mal. Il me faut néanmoins poursuivre l’essentiel : continuer à préparer le baccalauréat. Ce sera à Paris ou je dois réussir un concours d’admission dans un grand lycée technique parisien.

Mes parents ayant entre-temps déménagé à Montfermeil, en banlieue est de Paris, je découvre un nouvel environnement. Cette ville, rendue célèbre par Victor Hugo dans Les Misérables, devient mon lieu de vie tandis que je poursuis ma scolarité dans un lycée parisien, au cœur du cinquième arrondissement. Chaque jour, je passe de la banlieue à la capitale, découvrant deux réalités sociales très différentes, avec un parcours journaliers de 3 heures aller et retour.

Après le baccalauréat viennent les premiers pas à l’université. Paris représente une ouverture intellectuelle considérable, mais aussi une période matériellement difficile. Les moyens financiers sont modestes et l’intégration à la vie étudiante n’est pas immédiate. Peu à peu cependant, les rencontres se multiplient. Les débats deviennent plus libres, les critiques envers l’organisation universitaire plus fréquentes, les solidarités étudiantes apparaissent comme au Lycée face au mandarina de certains professeurs. Sans le savoir vraiment, je me trouve aux prémices des bouleversements qui conduiront à Mai 68.

Cette décennie est aussi celle des premières amours véritables, des premières fidélités, des premières déceptions, des premières interrogations sur les relations humaines. Elles participent, comme les études ou les changements de lieu, à la construction de ma personnalité.

Lorsque je regarde aujourd’hui cette période, je n’y vois pas seulement une succession d’événements personnels. J’y vois surtout la découverte progressive de plusieurs formes d’organisation de la société : la ville de province façonnée par la religion, la communauté fermée de la pension, la banlieue parisienne en pleine transformation et le monde universitaire qui s’apprête à remettre en cause l’ordre établi. Ces expériences formeront le socle de mon regard sur les institutions, les rapports de pouvoir et les évolutions de la société. Elles préparent naturellement la troisième décennie, qui s’ouvrira sur les bouleversements de Mai 68 et dans les années suivantes mon installation à Genève

Le retour à la vie ordinaire sans être cloîtré m’a apportée le bonheur de se sentir libre, mes cheveux sont devenus long, je jouais de la guitare avec mon frère la nuit auprés du feu de bois derrière la maison à Montfermeil, on jouait des morceaux de musique des Beatles, des Rolling Stones ou des Kinks. C’était aussi l’époque où je fréquentais des Hippies. On partait en autostop avec nos guitares pour jouer avec les gens que l’on rencontrait par hasard.

Un sentiment fort de liberté retrouvée.

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