En l’air, dans les avions des années 50 ou moins
Mon père aimait l’aviation légère comme loisir après l’avoir pratiquée comme militaire lors de la dernière guerre mondiale. Il fréquentait l’aérodrome de Gisy-les-Nobles (Yonne). Il me donnait l’occasion de monter à bords des différents avions grâce à ses amis instructeurs.
Il disparaissait dans le bar de l’aéroclub de Gisy-les-nobles pour discuter toute la journée, des fois il me faisait chercher pour monter à bord d’un avion avec un pilote dont il était pote. Celui-ci m’accueillait toujours aimablement. J’aimais marcher dans l’herbe broutée par les moutons ( chaque année il y avait le méchoui en récompense) pour aller dans cette machine volante des années 60. J’aimais aussi m’asseoir dans ces sièges de pilotes en alu bardés de cuir et m’attacher avec les ceintures de sécurité. On n’y voyait pas grand chose au départ car l’avion était incliné sur l’arrière par son train d’atterrissage fixe à l’avant et sa petite roue de derrière. Le moteur, lancé à la main, démarrait en pétaradant et j’aimais parcourir la piste herbeuse avec ce bruit pétaradant des gaz d’échappement qui refluait vers le cookpit.
Alors petit, tu aimes? Je répondait gentiment oui sans vouloir déranger le pilote de sa préparation au décollage et de ses activités de mesure des compteurs de l’avion. Persuadé de me faire petit pour ne pas déranger et pour avoir les meilleures chances de survie du vol ( ne pas déranger pour ne pas compromette le cours des événements reviendra souvent dans le déroulement de ma vie). Et par déduction, déranger quand je veux modifier le cours de ma vie !).
J’aimais lorsque l’avion se mettait à l’horizontale et que l’on voyait défiler les baraquements de l’aérodrome club sur notre gauche. Et puis après dans l’air après avoir vu le premier cimetière, les prés , les champs, les villages et les routes, je m’ennuyais un peu. Parfois le pilote me sortait de ma torpeur et m’annonçait : allez on coupe le moteur et on rentre sans. Après une inquiétude passagère due à mon évaluation de la chance de s’en sortir, je regardais faire et cela ne m’ennuyait plus. L’avion glissait dans les airs avec le bruit du vent sur la carlingue, la piste se rapprochait et le pilote me montrait son pouce en l’air en se retournant avec un sourire radieux. Il faisait venir l’arrière de l’avion vers le nez de l’appareil et puis changer de côté, jusqu’à ce que l’avion s’aligne et touche la piste. Il s’arrangeait de la vitesse de l’avion pour virer rapidement vers les hangars. D’autre fois le pilote, un autre ami à mon père, me regardait dans les yeux et m’annonçait avec un rire joyeux, allez on pique tout droit vers le sol: on fait un piqué! Je sentais tout d’un coup une étrange sensation de perte du poids, et il me disait, oui, oui on est en apesanteur! Bizarre cette sensation. D’autres fois, avec un autre ami de mon père, sur un bi-plan, on partait sur les chapeaux de roue, avec un virage serré au décollage pour une aventure qui allait plus tard nous mettre dans une situation avec la tête en bas. A la fin du vol le pilote me disait de rien dire parce que ce n’était pas permis. S’ensuivait une grande rigolage. Ces pilotes m’apprenaient au présent l’audace et l’idée que l’on est responsable devant ses actes. Malheureusement je les ai vu disparaître successivement les uns après les autres les années suivantes par le chute accidentelle de leur avion dont je voyait les photos de leur crash prises par mon père photographe. Les vols avec mon père étaient plus peinards sur les Jodel du club. Cependant je me rappelle un vol particulier. Pendant le décollage, le moteur avait déjà quelques ratés, et je voyais sur ma gauche les personnes au sol qui jetaient des regards inquiets sur l’avion, les bras repliés sur leurs hanches. Le moteur ne tournait décidément par rond, mais ce qui m’inquiétait un peu c’est que je voyais une rangée de peupliers qui étaient face à nous, certes encore loin, mais quand même assez pour m’inquiéter. Je regardais mon père tripoter plein de boutons, très absorbé dans sa tâche pour faire tourner rond le moteur. J’essayais d’attirer son attention sur les arbres qui arrivaient vers nous, mais je me faisais rembarré par « tais-toi « , signe d’un grand énervement. Bon, alors je fixais les arbres en essayant d’évaluer la distance en silence. Je portais un regard arrière sur l’aéroclub devenu petit et je m’apercevais que le nombre de gens paraissants minuscules à nous regarder avait considérablement augmenté. Puis les ratés du moteur s’estompèrent et s’arrêtèrent; je sentis l’accélération de l’avion sous la poussée des gaz et la cime des peupliers maintenant juste sous nos pieds, les roues les touchaient presque, mais c’était bon, on passait au-dessus.
Le retour fut beaucoup commenté au sol, et les gens nous tapaient dans le dos avec une reconnaissance ou une amitié retrouvée (ou plutôt d’avoir échappé à la mort).
Par la suite , mon père me vantant le métier de pilote de ligne, je passais le concours d’Air France avec un ami. Je passais d’abord les examens du corps (yeux, oreilles, cerveau) correspondant aux norme d’admission. Un médecin femme a voulu me faire passer un électroencéphalogramme, mais elle exigeait que je me coupe les cheveux qui étaient longs et que je revienne un autre jour. Devant mon refus, elle m’a fait poireauter une heure en me disant tous les quarts d’heures d’aller me les couper. Son horaire arrivant au terme, elle se résigna à me mettre le casque sur la tête en ronchonnant et m’envoya une telle décharge électrique dans le cerveau que je me suis retrouvé sonné, en transe, dans un état étrange. Effrayée de son comportement, par le spectacle de la crise nerveuse provoquée, accompagnée de soubresauts et d’éclairs visuels, elle arrêta la machine et repris sa tache comme si rien ne s’était passé, et procéda à des mesures suivantes normales.
Décidément même le monde médical était redoutable, pervers et malhonnête. Je commençais à ne plus vouloir désirer cette fonçtion qui ne correspondait pas à mon choix , mais plutôt à celui de mon père. Je me suis fait étalé à l’examen d’anglais suivant et j’ai continué mes études de physique à Jussieu.
Mon ami Serge, qui suivait cette même cession, a été admis aux épreuves finales et je l’ai retrouvé plus tard comme pilote sur des avions de ligne que je prenais dans des voyages comme maire de Genève.