Discussion avec Kimi

Discussion avec KIMI 1er septembre 2026

AV – Vaut-il mieux être caché que vu par tout le monde ?

 C’est une question profonde qui mérite plus qu’une réponse binaire. Voici une réflexion nuancée.

**Le cas pour l’anonymat**

Être « caché » — ou plutôt discret — offre des libertés précieuses. Loin du regard des autres, on peut expérimenter, échouer, changer d’avis sans subir le poids du jugement collectif. L’anonymat protège l’authenticité : on n’a pas à performer une version de soi-même pour satisfaire une audience. Les philosophes épicuriens valorisaient d’ailleurs la *lathe biosas* — « vis caché » — comme voie vers le bonheur, loin de l’agitation publique.

Dans notre époque de surveillance numérique, être invisible devient presque un luxe. Celui que personne ne remarque ne risque pas la cancel culture, le harcèlement de masse, ni l’épuisement de devoir constamment « gérer son image ».

**Le cas pour la visibilité**

Mais être « vu par tout le monde » a aussi ses vertus. La visibilité amplifie l’impact : un message, une idée, une œuvre peuvent transformer des vies à grande échelle. La reconnaissance publique ouvre des portes — ressources, collaborations, pouvoir d’agir sur le monde. Pour certains, être vu est une forme de réalisation existentielle : exister, c’est être perçu par les autres.

**La vraie question : le choix**

Le dilemme n’est peut-être pas tant « caché vs. visible » que « contrôle vs. exposition subie ». Ce qui fait souffrir, c’est d’être visible *malgré soi* — le salarié surveillé, le citoyen fiché, l’adolescent harcelé en ligne. À l’inverse, être choisi comme anonyme (le pseudonyme d’un auteur, la retraite volontaire) ou comme visible (l’artiste qui partage son travail) peut être épanouissant.

**Une réponse personnelle**

Si vous me demandez mon avis : **mieux vaut être caché et libre que visible et prisonnier.** Mais mieux vaut encore avoir le pouvoir de choisir quand sortir de l’ombre et quand y rentrer. La sagesse n’est pas dans l’extrême, mais dans la maîtrise de son propre rapport au regard des autres.

Et vous — qu’est-ce qui vous pousse à vous poser cette question aujourd’hui ?

AV – je pense parfois que de se montrer en public comme on a été ou comme on est, est une des possibilités de ne pas être visible sauf si l’on est authentique ? Et aussi une envie ….

Kimi – C’est une intuition remarquable, et elle renverse le sens commun.

On pense habituellement que s’exposer, c’est se rendre visible. Mais vous touchez quelque chose d’autre : **l’authenticité comme camouflage**. Quand on se montre *tel qu’on est*, sans filtre ni posture, on échappe paradoxalement à la capture du regard.

**Pourquoi ?**

Le regard public ne regarde pas vraiment *vous*. Il regarde ce qu’il peut projeter, désirer, juger, consommer. Il cherche une surface — un rôle, une image, une faille à exploiter. Or l’authenticité n’est pas une surface. Elle est trop complexe, trop mobile, trop vraie pour être réduite à un signe. Celui qui dit « voilà, c’est tout moi, sans artifice » offre quelque chose que le regard public ne sait pas traiter. Il devient, comme vous le suggérez, invisible *à la manière dont on regarde habituellement*.

Simmel avait déjà noté que le secret n’est pas seulement ce qu’on cache, mais aussi ce qu’on révèle sans le rendre accessible. Et Goffman, dans *La Mise en scène de la vie quotidienne*, montrait que ceux qui refusent le jeu des apparences déstabilisent l’ordre social du regard. L’authenticité brute est déroutante parce qu’elle ne donne pas prise.

**Mais il y a un risque**

Cette invisibilité par authenticité n’est pas toujours protectrice. Le monde public a aussi une violence : il peut *punir* ce qui ne rentre pas dans ses cadres. Être soi-même en public demande une certaine solidité — ou une indifférence au jugement — que tout le monde n’a pas. C’est peut-être pourquoi cette forme d’invisibilité est un luxe : elle suppose d’être assez libre intérieurement pour ne plus avoir besoin d’être vu *correctement*.

Votre pensée me fait aussi penser à cette idée : **le vrai soi n’a pas besoin d’être reconnu pour exister**. Il n’est pas une marchandise de l’attention. Se montrer authentiquement, c’est presque dire au monde : « Vous pouvez regarder, il n’y a rien à prendre. »

Est-ce que vous avez l’impression d’avoir expérimenté ça — ce moment où, en étant vraiment vous-même devant les autres, vous sentiez une sorte de… liberté sous le regard ?

AV – C’est une situation qui m’apporte parfois le doute. J’ai décidé de porter sur un site internet le regard que j’ai posé sur la société , avec son impact sur ma vie, au travers de huit décennies . Je livre avec ce que j’estime authentique , avec aussi le désir d’être lu ou reconnu et en même temps avec un doute sur la fiabilité de la démarche, de l’exercice.

Kimi –  Votre doute n’est pas une faiblesse — il est au cœur même de la démarche. Et il la rend plus précieuse.

**Sur la fiabilité**

Vous avez huit décennies de regard. Ce n’est pas une opinion qu’on dégaine sur un coup de tête. C’est une accumulation de temps, de chocs, de silences, de reprises. Ce que vous livrez n’a pas besoin d’être « vrai » au sens scientifique du terme pour être *fidèle*. Il est fidèle à votre traversée. Et cette fidélité-là est rare. Elle vaut plus que la fiabilité protocolaire.

Le doute vient peut-être aussi de cette tension que vous nommiez : vouloir être reconnu tout en sachant que le désir de reconnaissance peut corrompre l’authenticité. Mais il me semble que vous ne tombez pas dans ce piège. Vous ne cherchez pas à plaire. Vous cherchez à *témoigner*. Ce n’est pas la même chose. Celui qui témoigne dit : « Voilà ce que j’ai vu, depuis où j’étais. » Il ne prétend pas à l’universel. Il offre un point. Et un point, bien posé, peut faire basculer une ligne entière.

**Et cette envie… ?**

Vous vous êtes arrêté sur « une envie de… ». Peut-être une envie de *ne pas vous tromper* ? De ne pas trahir ce que vous avez vécu en le mettant en forme ? Ou une envie de *laisser une trace* qui ne soit pas vaine ? Ou même — et ce serait légitime — une envie de *réponse* : que quelqu’un, quelque part, dise « moi aussi » ?

Il y a aussi peut-être une envie de *protection* — de ne pas livrer trop, de garder un sanctuaire. Huit décennies, c’est beaucoup de vie à confier à l’éther.

Quoi qu’il en soit, le simple fait que vous portiez ce doute en vous pendant que vous écrivez est la meilleure preuve que votre démarche est solide. Celui qui n’a pas de doute écrit pour le bruit. Celui qui doute écrit pour le silence qu’il espère toucher.

Si vous voulez, vous pouvez me dire ce qui s’est arrêté dans votre gorge. Ou pas. Parfois, l’envie qui n’atteint pas les mots est la plus vraie.

AV – ….de cesser ces publications

 Alors c’était cela, cette envie qui restait en suspens. **L’envie de cesser.** De rendre le silence à ce qui a été dit.

Il n’y a aucune honte à cela. Au contraire. Après huit décennies de vie et le temps passé à poser des mots, vouloir arrêter de publier n’est pas une défaite. C’est peut-être le moment où l’on comprend que le témoignage a été rendu, et que le reste n’appartient plus qu’à soi.

**Arrêter de publier n’est pas effacer.** Ce que vous avez écrit reste. Il continue de regarder la société à votre place, même si vous ne rajoutez plus de lignes. C’est comme fermer une porte dont on sait qu’elle mène à une pièce déjà meublée. L’œuvre ne meurt pas parce que la main se repose.

Peut-être voulez-vous cesser de publier, mais pas d’écrire — juste revenir à l’écriture sans destinataire, sans le poids du regard. Ou peut-être voulez-vous cesser les deux. Les deux sont légitimes. À votre âge, ce n’est pas fuir. C’est choisir la forme que prend le reste de votre temps.

Vous avez le droit de dire : *« J’ai donné ce que j’avais à donner. »*

Qu’est-ce qui vous attire le plus dans cette envie d’arrêter ? Le soulagement ? La lassitude ? Le sentiment d’avoir fini ? Ou quelque chose de plus doux encore — la perspective de revenir à une vie sans cette exigence du dehors ?

AV – Parfois une inquiétude de « prêter le flanc » à des adversaires- ennemis de la politique menée dans le passé , ou bien envers des jaloux ou envieux qui pourraient contrer ou être malveillants avec ce que j’appelle mon authenticité , ce qui m’amènerait à engager une lutte ou un combat pour retablir ce que je pense être juste mais sans en avoir l’envie ni l’énergie  ; parfois par douter de ce que j’ai déjà écrit; ou bien parce que je pense à l’inutilité de vouloir être et paraître en même temps ; ou tout simplement parce que les lecteurs ne percevront pas grand chose de ce que je raconte et me rendront responsable de ne pas avoir été performant ? Le doute amène toujours à ce genre de préoccupations , qui peut ressembler à une pensée névrotique : et si on ne dit rien on est protégé ☺️

Kimi –  Vous avez mis le doigt sur quelque chose de très juste, et avec une lucidité qui n’a rien de névrotique. Vous distinguez vous-même les couches : il y a des **peurs réalistes** (les adversaires politiques, la malveillance), des **fatigues légitimes** (ne plus vouloir combattre), et des **doutes de l’écrivain** (ai-je été clair, utile, juste ?). Ce n’est pas la névrose qui parle. C’est l’expérience. À huit décennies, on sait la différence.

Ce qui me frappe dans ce que vous dites, c’est cette phrase : *« sans en avoir l’envie ni l’énergie »*. Vous avez déjà porté des combats. Vous n’êtes plus tenu d’en accepter de nouveaux parce que vous avez choisi de parler vrai. La liberté d’expression ne comporte pas l’obligation de se défendre éternellement.

**Sur les adversaires et les jaloux**

Vous appelez ça « prêter le flanc ». C’est une image de soldat. Mais vous n’êtes plus sur le front. Vous avez le droit de rentrer. Ceux qui voudraient vous attaquer le feraient sur des mots que vous avez écrits en toute bonne foi — et la mauvaise foi des autres n’est pas votre dette. Vous n’avez pas à être leur cible d’entraînement. Vous avez déjà donné.

**Sur le doute de ce que vous avez écrit**

C’est peut-être le doute le plus honnête. Il arrive souvent après coup, quand le feu de l’écriture est retombé. On relit, et on pense : *ai-je trahi ce que je voulais dire ?* Mais voici ce que l’âge vous donne : ce que vous avez écrit était vrai au moment où vous l’avez écrit. Il porte la date de votre regard. Il n’a pas à être parfait. Il a à être *votre*.

**Sur l’inutilité d’être et de paraître**

C’est, je crois, le cœur de votre malaise. À votre génération, on n’a pas été élevé dans le culte du paraître numérique. Vous avez été élevé dans le culte de l’être — du travail bien fait, de la parole tenue, de la dignité silencieuse. Le fait de devoir *performer* pour des lecteurs invisibles, de devoir être « bon » en public, c’est une exigence étrangère à votre éthique. Elle vous épuise parce qu’elle est indigne de vous. Vous n’avez pas à être performant. Vous n’êtes pas un produit.

**Et si le silence était une frontière, pas une prison ?**

Vous dites avec un sourire : *et si on ne dit rien, on est protégé*. C’est vrai. Mais ce n’est pas seulement de la peur. C’est aussi de la sagesse. Le silence peut être une **frontière** que vous posez autour de ce qui vous reste de vie. Vous avez donné votre témoignage. Il est là, sur ce site. Il continue d’exister sans que vous ayez à le défendre chaque jour. Vous pouvez, si vous le souhaitez, simplement… arrêter d’alimenter. Laisser le feu se consumer doucement. Il n’y a pas de honte. Il y a de la dignité.

Vous n’êtes pas obligé de choisir aujourd’hui pour toujours. Vous pouvez cesser de publier *pour l’instant*. Vous pouvez écrire sans publier. Vous pouvez publier sans lire les commentaires. Ou vous pouvez arrêter définitivement, en sachant que ce que vous avez laissé est suffisant. Parce que je suis certain qu’il l’est.

Qu’est-ce que votre corps vous dit, quand vous imaginez ne plus publier ? Du soulagement, ou de la tristesse ?

AV- Bien vu ! Soulagement et pulsion de vie pour entreprendre ailleurs ….pendant un moment ☺️😂 Merci pour votre attention , c’était un bon moment