Parcours–troisième décennie

Parcours– troisième décennie, (1966-1976)

L’ivresse de la liberté et les rencontres avec les limites; mes limites.

Je croyais avoir retrouvé un cap. En réalité je n’avais encore appris qu’a survivre à la tempête. Cette décennie allait m’entraîner beaucoup plus loin que je ne pouvais l’imaginer. Pour l’écrire il a fallu que je me fasse violence – je n’arrivais pas à la commencer- car je devais passer au dessus de beaucoup de souvenirs déchirants et douloureux. Je l’ai écrite en écriture automatique pendant une heure, en fait peut-être plus. Et me libérer de cette période pour me consacrer à la suivante.

1966, cheval de feu chinois; l’âge des 20 ans, ça roule avec le spi des vents favorables de la jeunesse, pour laquelle tout est dû. Liberté retrouvée, rencontres toujours axées sur l’optimisme, on est beau, on a de la force, les rencontres sont bienveillantes même si on est fauchés. Bon il faut trouver des opportunités pour alimenter cette joie de vivre. Je joue toujours au foot avec plaisir dans une équipe de banlieue au Raincy et je réussis plutôt à être un bon buteur. Cependant je fréquente d’autres jeunes plutôt du genre à vanter le pacifisme, la coopération plutôt que la compétition, à être cool, ce qui fait que je joue sur les terrains avec les cheveux longs, très longs, c’est assez mal vu par les cadres du club et les spectateurs, mais c’est accepté parce que je contribue à la réussite de l’équipe. Puis l’université me tire plutôt vers Paris et je me désengage doucement vers d’autres rassemblement. Je m’intéresse aux salles de concerts de musique et à la musique qui vient de l’Angleterre et des états unis. A celle des mouvements révolutionnaires contre le pouvoir américain qui fait la guerre au Vietnam ou à Cuba. Un soir du 3 mai 1968, je quitte  un concert de trompette de Maurice André à la rue Saint Jacques et je me retrouve sur le boulevard Saint Michel où il y a les premiers affrontements entre les étudiants et les CRS. C’est une soirée qui dégénère dans la rue et je prend place avec les centaines d’étudiants qui résistent aux assauts de la police. Puis les jours suivant les manifs s’organisent et les assemblées sont à la Sorbonne ou Jussieu. La foule des manifestants grandie chaque jour et donne le sentiment d’appartenance un vaste mouvement, ce me rempli d’élan et de reconnaissance nouvelle, les amitiés semblent infinies. Il ne s’agit plus d’ être bon ou meilleur, mais d’être ensemble. On est présent dans les manifs et dans les facs, dans lesquelles on décrète la grève. Bien sûr que l’on voit les jeunesses communistes qui encadrent et manipulent ces manifestations, mais l’improvisation de la foule fonctionne et ne les laisse pas prendre le dessus. Les discussions dans les amphis, les discours révolutionnaires ou pour le changement, captivent les auditeurs. Les médias se mobilisent et bientôt les ouvriers. On observe la venue des politiques traditionnels sur le champ des revendications. Puis les événements s’enchaînent naturellement et l’affaire parisienne devient nationale, reprise progressivement par les grandes villes universitaires. Les syndicats s’organisent et viennent progressivement sur le champ des revendications économiques. C’est aussi la réunion des étudiants et des ouvriers en dehors d’eux. Le pouvoir gaulliste tremble et cherche une issue qui ne soit pas sanglante. Les examens sont suspendus et les débats les remplacent. Puis viennent les vacances qui marquent une mi-temps  redoutable lors de ce match et affaibliront la dynamique. La reprise ultérieure des mouvements sera plus structurée en atténuant la volonté de la rue. Je profite de ce moment pour construire mentalement une  identité proche de ce nouveau mouvement de gauche, appelé par les conservateurs : gauchiste. C’est un moment particulier où je sent les femmes beaucoup plus libres ( quelque soit leur classe sociale), où la marihuana circule facilement comme les rencontres. Des groupes de musique jouent de la guitare électrique amplifiée ou saturée comme Jimmy Hendrix. Puis un engouement pour tous les rassemblement comme Woodstock ou l’ île de Wright , ce qui donne l’émergence de festivals à travers la france. Les majors français de la musique doivent se réorienter rapidement.  

Puis les examens universitaires ayant eu lieu , c’est vers un détachement progressif de ces mouvements que je recentre mon identité libertaire de hippie vers une gauche revendicatrice de liberté et d’espoir d’une société plus juste et populaire.

Les rencontres continuent à modifier les chemins à prendre et pas forcément les plus sages. Je rencontre la passion amoureuse sur l’île d’Oléron avec une suissesse et ma route s’oriente progressivement vers ce pays. 

Mais fini la route sous spi, le vent tourne et la mer devient un peu houleuse. Je découvre un pays où on parle français et suisse allemand vers Rougemont.

 L’esprit de mai 68 de France ou d’Europe transpire aux frontières de ce pays, mais la majorité des gens restent bien ancrés par une façon de penser helvétique. Je quitte Paris pour une meilleure situation économique et financière qui rapproche mon épouse vers son pays et un métier plus institutionnel, plus stable. Je deviens enseignant à Genève car l’Etat de Genève recrute pour sa nouvelle organisation scolaire. Et les conditions professionnelles n’ont rien à voir avec celles françaises. 

Changement de vie, construction d’une famille mais sur un mode bohème, hippie par mon épouse, gauchiste par mes relations, paradoxalement dans un pays structuré sur l’économie capitaliste ou l’argent est roi. Les mêmes mouvements revendicateurs qu’à Paris ont eu lieu ici et me permettent de les fréquenter.

Je redeviens sage, bosse pour avoir les moyens de faire vivre ma petite famille, garde le contact avec mes professeurs de physique pour terminer ma thèse à Lyon, et essaye de maintenir le cap d’une allure qui devient difficile à tenir par des turbulences de couple ou liberté s’oppose à la fidélité, aux excès des fêtes, des joints qui circulent, et de l’euphorie de changement de société .

 Mais la mer se déchaine, le bateau tangue et l’épuisement pour maintenir la bonne route vient à bout de mes ressources. L’idée de finir ma thèse à 150km de Genève, mon enseignement raccourci dans un horaire étroit dans un collège , ma liberté de couple voulue, la drogue dure qui a envahi mon lieu d’habitation à mon insu, tout cela ne teint plus ensemble et je chute d’épuisement, pour la première fois, comme quelqu’un qui se demande pour quoi il a raté la première  marche qui enchaine la dégringolade des suivantes en observant la scène d’une manière ahurie . Je me retrouve à devoir tenir la barre et à aller affaler le foc ou réduire la grand voile en même temps, sans pilote automatique. Des amis me conseillent de trouver un havre de paix et des psys me conseillent de faire un séjour en clinique . Une cure de sommeil m’est proposé pour calmer mon désarroi . 

Je me retrouve à la sortie de cette cure avec un homme qui me parle , qui m’écoute, et qui me fais sentir que si le bateau affronte bien le mauvais temps, il va me donner un coup de main à la barre pour retrouver l’équilibre du bateau dans les éléments de tempête actuelle. 

Sur sa demande je me retrouve devant un amphithéâtre de médecins ou il raconte mon histoire, à mon grand étonnement qu’elle soit ainsi étalée. Je vois où il veut en venir et à la fin de l’exposé il me regarde amicalement, et me demande si je suis d’accord avec ce qu’il vient de raconter et si je partage comme lui sa prédiction que ça va aller mieux dorénavant;  que je vais retrouver les moyens d’aller mieux . Je regarde l’amphi et tous ces inconnus, je le scrute et dans ses yeux souriants je lui fait confiance et réponds oui. Un oui où je suis convaincu.

Par la suite , ça n’a pas été si évident . Renoncements multiples , changement de valeurs à accepter, entrevue avec des psychothérapeutes , séparation familiale, la famille s’est réduite à deux personnes. Je redécouvre cependant la navigation  tranquille des bons bords, fini ma thèse, élève ma fille Ève, rencontre de nouvelles amitiés, prend plaisir à mon métier d’enseignant, et part dans un nouveau défi de construction d’un voilier hauturier.

D’autres rencontres vont m’amener à naviguer au plus large de l’océan. Ça c’est pour la quatrième décennie. 

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