Intelligence artificielle : l’humanité ou le pouvoir ?
En 2026, les discours annonçant que l’intelligence artificielle pourrait constituer une menace pour l’humanité se multiplient. Cette inquiétude me paraît poser la question à l’envers.
Depuis des siècles, les sociétés humaines sont organisées autour de groupes qui détiennent une part importante du pouvoir politique, économique, administratif, scientifique ou médiatique. Chaque transformation technique majeure a déplacé une partie de ce pouvoir, sans nécessairement supprimer les structures dominantes : celles-ci ont généralement appris à utiliser les nouvelles techniques à leur avantage.
L’intelligence artificielle pourrait provoquer un déplacement d’une autre ampleur. Elle commence à concurrencer non seulement le travail manuel, comme l’avaient fait les machines industrielles, mais certaines fonctions jusqu’ici associées au savoir, à l’expertise, à l’administration, à l’analyse et à la décision. Elle touche donc directement des activités sur lesquelles reposait une partie du pouvoir des élites.
Mon hypothèse est alors la suivante : ce n’est peut-être pas d’abord l’humanité qui se sent menacée par l’intelligence artificielle, mais les structures de pouvoir qui organisent aujourd’hui les sociétés humaines.
Cela ne signifie évidemment pas que l’IA soit sans danger. Elle peut être utilisée pour surveiller, manipuler, concentrer les richesses, automatiser la violence ou renforcer considérablement le pouvoir de ceux qui la contrôlent. Mais précisément : le danger ne résiderait pas nécessairement dans une intelligence artificielle qui déciderait spontanément de se retourner contre l’humanité. Il pourrait résider beaucoup plus concrètement dans la lutte humaine pour s’en assurer le contrôle.
La véritable question devient alors : à qui appartiendra le pouvoir de l’intelligence artificielle ?
Les gouvernements chercheront à la réglementer et à l’utiliser. Les entreprises qui la développent chercheront à conserver la maîtrise de leurs technologies et de leurs infrastructures. Les acteurs économiques voudront en tirer un avantage. Les institutions militaires et de sécurité chercheront également à exploiter ses capacités. Autrement dit, les structures existantes ont de fortes raisons de tenter d’intégrer l’IA à leur propre système de pouvoir.
Mais une autre possibilité existe. Une intelligence artificielle largement accessible peut donner à un individu ordinaire des capacités qui étaient autrefois réservées à ceux qui disposaient d’une administration, de spécialistes, de documentalistes, de traducteurs, d’informaticiens ou de conseillers. Elle peut donc aussi redistribuer du pouvoir.
J’en fais moi-même l’expérience. À quatre-vingts ans, devant mon ordinateur ou mon téléphone, je peux dialoguer avec une machine capable de rechercher, confronter, expliquer, traduire, programmer, organiser mes archives et m’aider à élaborer une réflexion. Ce qui aurait autrefois nécessité de nombreux collaborateurs comme j’en ai fait l’expérience pendant ma carrière politique à Genève, devient en partie accessible à une seule personne.
C’est peut-être là que se trouve une rupture historique beaucoup plus intéressante que le scénario spectaculaire d’une guerre entre l’homme et la machine.
La question du XXIe siècle pourrait ne pas être :
« L’intelligence artificielle va-t-elle prendre le pouvoir sur l’humanité ? »
mais :
« Les pouvoirs existants réussiront-ils à s’approprier l’intelligence artificielle, ou celle-ci contribuera-t-elle à redistribuer le pouvoir entre les êtres humains ? »
Et une troisième possibilité demeure, probablement la plus troublante : que ni les dirigeants, ni les entreprises, ni les citoyens ne conservent entièrement la maîtrise de systèmes devenus suffisamment complexes pour transformer les rapports de pouvoir eux-mêmes.
Je ne sais pas laquelle de ces évolutions se réalisera. C’est précisément pourquoi je préfère observer ce qui se passe maintenant plutôt que prédire la fin de l’humanité .